Il existe à Nancy une maison bien différente des autres : la Villa Majorelle. Par son architecture, son style et son histoire, elle fait aujourd’hui encore la fierté des habitants. Retour au tout début du xxe siècle pour découvrir et comprendre cette demeure emblématique de l’Art nouveau.
Texte Anne-Louise Sevaux / Photo de couverture Villa MAjorelle – N. Dohr
Lorsque Louis Majorelle demande à l’architecte Henri Sauvage d’imaginer les plans de sa maison personnelle à Nancy, la démarche est audacieuse mais parfaitement réfléchie. Ébéniste de talent et industriel reconnu, Louis Majorelle souhaite une maison inédite, confortable et d’une simplicité modeste. Nous sommes en 1898, l’architecte parisien Henri Sauvage, âgé de seulement 25 ans, a beaucoup d’idées mais encore peu de réalisations à présenter. Celui à qui l’on devra, trente ans plus tard, une partie de la Samaritaine, n’oubliera alors jamais la confiance que Majorelle lui a accordée à ses débuts. Il écrira d’ailleurs : « Que ce premier client, que ce bel artiste reçoive ici (…) l’expression de ma plus vive gratitude pour la liberté inespérée qu’il me laissa – ne m’imposant, malgré mon jeune âge, ni les limites d’un crédit, ni ses idées personnelles. »
La Villa Majorelle, que l’on surnomme parfois Villa Jika en référence aux initiales de l’épouse de Louis, Jane Kretz, est construite entre 1901 et 1902. L’architecte nancéien Lucien Weissenburger est chargé du suivi du chantier de cette maison extraordinaire. Extraordinaire par ses matériaux tout d’abord, et notamment le grès et le bois, présents dans la villa, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, créant une unité et une harmonie remarquables. Et que dire de la décoration, imaginée par Louis Majorelle lui-même et réalisée par de nombreux artistes, parfois parisiens ? Ils apportent leur talent au service de la demeure, proposant in fine une œuvre d’art totale.
On peut notamment citer le céramiste Alexandre Bigot, auteur des grès flammés extérieurs et intérieurs. Obtenue à partir d’une argile cuite à 1 200 °C, cette matière très résistante prend à la cuisson une teinte sombre, entre gris et brun. On en observe un parfait exemple sur la spectaculaire balustrade de la terrasse. Le peintre Francis Jourdain réalise quant à lui les peintures décoratives de la salle à manger. Enfin, le maître-verrier nancéien Jacques Gruber conçoit les majestueux vitraux toujours visibles dans la cage d’escalier, la salle à manger et le salon, ainsi que dans la chambre des Majorelle. Bien sûr, Louis Majorelle lui-même imagine le mobilier, dont une partie figurait déjà dans ses catalogues de vente, comme « Les Blés, modèle riche », que l’on retrouve aujourd’hui encore, dans la salle à manger. Ce motif des épis de blé est repris sur le buffet, la table, les deux panetières, ainsi que sur la grande cheminée en grès flammé, d’Alexandre Bigot. Ici, comme ailleurs dans la maison, tout est pensé, équilibré, soigné. Et après deux ans de chantier, la Villa devient une œuvre unique et très vite emblématique de l’Art nouveau.
Louis Majorelle meurt en 1926. Son fils Jacques, connu notamment pour les célèbres jardins marocains et ce bleu emblématique, vend la Villa en 1931 au ministère des Ponts et Chaussées. La Ville de Nancy rachète ensuite la bâtisse en 2003. Des services administratifs y sont installés jusqu’à très récemment, en 2017. À travers les années, la demeure reste remarquablement conservée. Classée monument historique depuis 1996, elle connaît d’importantes phases de restauration, notamment entre 2016 et 2017, pour l’ensemble de ses façades. Puis une phase de rénovation intérieure en 2019 et 2020 qui va se poursuivre l’an prochain. Ouverte à la visite depuis février 2020, la Villa Majorelle demeure l’une des grandes fiertés de Nancy. Ses habitants y sont profondément attachés, et elle charme tous ceux qui la découvrent.
Article paru dans le numéro 186 de RD – Résidences Décoration.




