Villa Beer, « La liberté totale d’être moderne »

Dans ce quartier cossu de Vienne, on ne voit plus qu’elle. L’incroyable Villa Beer éblouit les passants de son blanc immaculé. Surprenante, celle qui a longtemps été laissée de côté renaît en ce début d’année 2026, pour le plus grand bonheur des Viennois et des amoureux d’architecture.

Texte Anne-Louise Sevaux

On doit cette maison à la rencontre entre Josef Frank (1885-1967) et la famille Beer, au début du XXe siècle. Frank était un architecte ambitieux et novateur, nourri de nombreuses influences, défendant une grande liberté de vivre et de créer. Julius et Margarethe Beer, quant à eux, ont fait fortune dans la vente de caoutchouc.

La Villa Beer a été pensée et construite dans  son ensemble par les architectes Josef Frank et Oskar Wlach, à Vienne, entre 1929 et 1930. © Herta Hurnaus

Cinq ans de recherches et de rénovation

Le couple et ses enfants rêvaient d’une « maison de fête » pour recevoir des invités et organiser notamment des soirées autour du piano à queue Bösendorfer, pièce maîtresse du lieu. Ils s’y installent en 1930, mais sont rapidement dépassés par cette demeure de 800 m², trop ambitieuse, trop onéreuse. Dès 1932, la maison est confiée à une compagnie d’assurance, car les Beer ne sont plus en mesure de payer les mensualités du crédit. Ils peuvent toutefois continuer à y vivre, en échange d’un loyer, mais ne peuvent faire usage de leur droit de rachat et la quittent définitivement en 1938. Deux ans plus tard, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, ils fuient l’Autriche parce que juifs.

En 1941, la villa et son mobilier sont rachetés par la famille Pöschmann, qui divise l’espace en plusieurs appartements distincts. De 1945 à 1954, celle-ci loue la propriété à l’armée britannique. Le bien reste dans cette famille jusqu’en 2008, et il faut attendre 2021 pour qu’un propriétaire privé l’achète avec, pour projet, de l’ouvrir au public. « Une chance. Il y a très peu de villas de cette époque ouvertes », se réjouit Sascha Pirker, médiateur de la Fondation Villa Beer. 

Après cinq ans de recherches et de rénovation, la Villa Beer vient d’ouvrir ses portes en mars 2026 et les visiteurs se pressent pour la découvrir de l’intérieur.

Icône du modernisme autrichien, la villa joue avec les volumes,  les hauteurs et les asymétries. © Stefan Huger
© Herta Hurnaus

Une villa à écouter

Car c’est bien une maison à observer, à ressentir, à écouter… Par sa lumière, son acoustique, ses proportions et ses volumes, la villa bouleverse et interroge. Et c’est là tout le génie de Josef Frank qui, en collaboration avec l’architecte Oskar Wlach, fait preuve ici d’une grande liberté et d’une audace subtile. « Il voulait s’écarter de certaines règles et conventions, en jouant avec les asymétries et les proportions. Il s’autorisait la liberté totale d’être moderne. »

Ainsi, notre regard s’arrête sur ces fenêtres décentrées, sur ces ouvertures immenses vers le jardin et ces portes minuscules, sur ces terrasses, nombreuses, mais toutes différentes, comme pour « mieux observer sa propre maison », sourit Sascha Pirker. Les volumes, eux aussi, varient. Ainsi, il y a des étages, des mezzanines, des espaces immenses et des salons discrets. La villa semble répondre à toutes les envies de ses habitants, de la grande réception à la conversation intime, du dîner officiel au moment en famille. Un temps pour tout, une pièce pour chacun, et l’on se sent libre de voguer où l’on veut, dehors ou dedans, en bas ou en haut.

Les habitants se sentent libres également de colorer ou non ces immenses murs blancs. Le sol vert, dans certaines chambres, surprend et interroge. La réponse, là encore, semble être simplement : « Et pourquoi pas ? »

Pourquoi ne pas mêler les influences architecturales d’hier et de demain ? La façade reprend le très sacré nombre d’or, ce petit salon dans la mezzanine a des allures japonisantes, alors qu’on se croirait là-bas, sur la proue d’un paquebot. Et cette fenêtre ronde, visible depuis la rue, impressionne par sa taille et sa perfection : « un clin d’œil à la Renaissance italienne », nous souffle-t-on.

Trois chambres sont disponibles à la location pour passer une nuit au dernier étage de la Villa Beer. © Stefan Huger

Une maison difficile à vivre 

La rénovation a choisi de ne pas remeubler intégralement la villa, afin de laisser l’architecture parler. On trouve bien quelques fauteuils et sofas, imaginés par l’architecte, du meuble jusqu’aux tissus, sublimes et colorés, mais pas davantage. Pourtant, rien n’est froid ici et cette maison sonne plus qu’elle ne résonne. Écoutez son parquet, ses escaliers, ses oiseaux chanter. Et surtout, écoutez le piano jouer, pour comprendre toute l’acoustique feutrée, presque émouvante de cette maison.

Mais, malgré ces nombreuses qualités, cette maison était difficile à vivre, à chauffer, à habiter. La famille Beer a probablement passé ces quelques années dans les étages supérieurs, tandis que le personnel se trouvait dans les étages du dessous, parfaitement logé. « Josef Frank a construit beaucoup de logements sociaux au cours de sa carrière. Il était évident pour lui que la partie des employés devait être aussi confortable que celle des propriétaires. » Chambres cossues, salle de bains avec baignoire, grande cuisine lumineuse pour travailler avec vue sur la rue… Voilà un véritable sens du bien-vivre au travail. On comprend aisément pourquoi les successeurs ont choisi de diviser l’espace. Un certain sens de la liberté, finalement, qui aurait sans doute plu à Josef Frank. Aujourd’hui, il reste quelques traces au sol de cette division. Et c’est toute la prouesse de cette rénovation, tout en équilibre et en réflexion. La fondation n’a pas cherché à transformer ni à reconstruire, mais bien à raconter cette maison, de ses origines à aujourd’hui, avec ses histoires et ses nombreux secrets. Des recherches sont toujours en cours pour en savoir plus sur la villa et ses différents protagonistes. Son histoire, elle, n’a pas fini de s’écrire. 

Villa Beer, Wenzgasse 12, 1130 Vienne, accessible à la visite sur réservation.

Article paru dans le numéro 187 de RD – Résidences Décoration.

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