Cinq ans après Marbles & Clowns, sa dernière exposition personnelle à la Galerie Kreo, Pierre Charpin présente Similitude(s), un ensemble de nouvelles pièces aux typologies et matériaux variés. Tables basses et bouts de canapé, vases et miroirs, luminaires et dessins sont assemblés dans une scénographie originale conçue comme une succession de paysages verticaux et horizontaux.

Portrait Pierre Charpin durant l’installation de son exposition « Similitude(s), à la galerie Kréo. © Pierre Antoine Courtesy.

Les constantes recherches chromatiques et formelles du designer s’enrichissent d’innovations techniques, conduites au sein d’ateliers français de production. Parmi les pièces phares de l’exposition, les tables basses Translation qui associent métal et pierre de lave émaillée pour créer une marqueterie inédite et vibrante.

© Pierre Antoine Courtesy.

Qu’est-ce qu’une forme ? Comment se déploie-t-elle, se regarde-t-elle, s’emploie-t-elle ? Comment, tout simplement, se métamorphose-t-elle ? Comment y répondons-nous, en fonction de ses dimensions, de son dessin, de ses accidents ? Autant de réflexions qui informent continûment la pratique de Pierre Charpin, aussi bien lors de ses collaborations avec des éditeurs de design que dans sa pratique dessinée et ses expériences à la Galerie kreo. Les sept expositions monographiques qu’il y a présentées depuis 2000 l’ont chaque fois démontré : avec Ignotus Nomen (2011), il greffait aux pièces du vocabulaire domestique (table, banc, étagère) des « formes noires et blanches, énigmatiques et sensuelles qui captent notre attention, aiguisent notre imagination » afin de proposer des objets qui soient des « récepteurs plutôt que des émetteurs de signification ».

Pour l’exposition Platform (2006), des tables basses et des miroirs étaient conçus selon une combinatoire de couleurs et d’échelles à partir de formes identiques, chaque fois ré-agencées. Cette pensée de la forme, cette esthétique de l’articulation met en jeu les notions de présence, de série, de justesse, d’intuition et d’émotion pour élaborer un design de recherche qui s’intéresse à la fois aux objets – à leur autonomie, à leurs singularités, à leurs usages spécifiques – et au tout qu’il forme ensemble. Dans un entretien à Marco Romanelli en 2014, Pierre Charpin explicite : « Je crois que je vois les objets avant tout comme des formes, puis seulement comme des objets d’usage avec une fonction explicite. »

© Pierre Antoine Courtesy.

Nouvelle étape de ces réflexions, l’exposition Similitude(s) propose un paysage formel animé d’anamorphoses, de rebonds, de mises au point – au sens photographique du terme – et de résonances successives. À l’entrée de l’exposition, une série de six grands cercles réalisés à l’encre de chine et aux crayons de couleur donnent le ton : remplis à la main, chacun d’entre eux est simultanément l’image du cercle et un cercle à la texture imparfaite.

© Pierre Antoine Courtesy.

En face, deux figures parallélépipédiques convoquent dans l’exposition, par effet de perspective, la dimension spatiale – sentiment immédiatement renforcé par la découverte des vases Plump, condensés anthropomorphes d’énergie, presque futuristes. Tout objet est une forme et toute forme est en mouvement, grâce à nos regards, nos corps, nos envies et au travail par série que Pierre Charpin affectionne particulièrement.

© Pierre Antoine Courtesy.

Dans un second espace, pour les tables Translation, le principe de composition et d’imbrication des formes et des matières est toujours le même, seules changent la morphologie et les couleurs choisies. Avec les miroirs Satellite, il est question de formes et de contre-formes, entre une surface réfléchissante et son encadrement irrégulier, tantôt visible, tantôt caché. Dans ces deux séries, l’espace des contours est finement travaillé, entre ouverture et clôture pour les miroirs – c’est également le cas pour les vases Lunettes –, entre lisse et granuleux, net et flou pour les tables basses.

Pierre Charpin

Dans Similitude(s), l’esprit de géométrie et la recherche des équilibres chromatiques – lesquels peuvent fermer, ouvrir, altérer la forme – donnent naissance à un « minimalisme chaud » : les tables basses, les vases, les suspensions et les miroirs y sont aussi bien des signes dans l’espace que des invitations à l’usage.

Tables basses Translation et Bouts de canapé Fraction : Chacune des tables basses Translation résulte d’opérations combinatoires précises. À l’intérieur d’une forme-cadre élémentaire (un carré, un rectangle), une forme identique est répétée avec une différence sensible : la seconde fois, c’est le bord de la table qui en constitue l’un des côtés. Chacune des formes possède sa propre couleur, mettant ainsi en action le principe de composition par « différence et répétition ». Enfin, l’association de la pierre de lave émaillée et du métal donne naissance à une variété de textures et d’intensités qui crée une marqueterie contrastée où les fines craquelures de l’émail confèrent au plateau une esthétique vibrante, une « peau aux reflets changeants ».

Vases Lunettes : Pur exercice de composition, les vases Lunettes offrent des variations de forme à partir d’un vocabulaire élémentaire : un cylindre, un trou et un rectangle. Ils démontrent qu’un langage formel minimaliste peut être la source de projections ludiques et sensibles. Des lunettes pour contempler la vie des fleurs et observer la vie des formes.

Vases Plump : Avec leurs courbes généreuses et rebondies, les vases Plump proposent un répertoire de silhouettes organiques qui soulignent le goût de Pierre Charpin pour l’étude des zones de contact entre différentes formes. La grande stylisation permise par la noirceur voluptueuse de la faïence émaillée donne l’impression que nous surprenons ces vases en train d’être tournés.

Miroirs Satellite : Les miroirs Satellite présentent un dialogue ludique et rythmé entre l’opaque et le reflet, l’ouvert et le fermé, la forme et sa contre-forme. Ils sont à la fois un centre focal où se regarder et une proposition pour peupler l’espace domestique de formes géométriques monochromes.

Plafonnier Trapeze : Avec leurs différentes combinaisons, les plafonniers Trapeze sont des exercices d’équilibre – et d’équilibriste. L’articulation des sphères noires et des tubes de lumière – dont les ampoules ont été spécifiquement développées – dessinent des mobiles lumineux cadrant l’espace, tout en l’éclairant.

Dessins : Designer reconnu, Pierre Charpin est également scénographe et dessinateur. Pour Similitude(s), il a pris en charge l’ensemble des paramètres de l’exposition, créant aussi bien les stèles où les vases Lunettes et Plump sont présentés, qu’un ensemble de dessins réalisés sur papier et au mur. Avec ces derniers, il expérimente des effets de texture et de profondeur, de contrastes chromatiques et d’associations formelles.

“Cela fait maintenant plus d’une trentaine d’années que je développe mon travail, ce qui n’est pas sans conséquences sur ma façon de travailler et sur ce que je dessine. C’est au regard de ce fait que je voudrais ici avancer quelques réflexions sur ma nouvelle exposition pour la Galerie kreo : Similitude(s). Il me semble, et le constat n’a rien d’amer, me trouver davantage dans une situation où je redessine, reprends, reformule des choses, de façon plus ou moins consciente faut-il préciser, plutôt que dans une situation où je chercherais à dessiner de « nouvelles choses ». Je n’ai d’ailleurs jamais été adepte de la nouveauté pour la nouveauté.

Autrement dit, ce que je dessine aujourd’hui a un lien plus ou moins affirmé, plus ou moins direct, lisible et assumé avec ce que j’ai déjà dessiné, réalisé où parfois simplement esquissé. Cela me semble inhérent à la dynamique du travail sur le long terme : prendre son propre travail en « héritage », le considérer comme un des agents qui stimule et active le présent, en restant attentif à ce que cela ne finisse pas par constituer une fermeture. Se répéter est sans aucun doute un des travers dans lequel il est aisé de s’égarer avec les années et s’auto-plagier est le signe, si on en a conscience, qu’il est sans doute temps de renoncer et de se consacrer à d’autres activités. J’ai le sentiment de naviguer dans un espace qui se situe entre ce que j’ai déjà réalisé et ce que je n’ai pas encore tout à fait réalisé. Cet espace est ténu, mais il offre suffisamment de perspectives pour pouvoir s’y mouvoir.

Voici donc la nouvelle configuration, peut-être provisoire, dans laquelle je me trouve. Elle coïncide avec le moment où je commençais il y a presque 4 ans à dessiner les toutes premières pièces de cette exposition. Cet espace ténu est pour moi le lieu où s’affirme et s ’affine certaines orientations de mon travail. Je pense par exemple à la présence conjointe de la couleur et de la géométrie dans mon langage formel. La géométrie donne forme à la couleur et la couleur « dé-géométrise » la forme, dans le sens où elle produit une « géométrie chaude » qui s’appréhende sensiblement plutôt que quantitativement. Au-delà de la pure jouissance que procure sa présence, la couleur est de nouveau un moyen pour distinguer différents éléments constituant l’objet, révélant la forme globale de l’objet comme le produit d’un agencement de formes préexistantes plutôt que comme le produit d’un pur dessin mis en espace.

Quant à la géométrie, elle a toujours été pour moi explicitement liée à la recherche de simplification de l’objet et du langage. Elle me semble aussi s’affirmer aujourd’hui comme un rempart, peut-être illusoire, contre le travers du maniérisme, autre dérive possible de la dynamique du travail sur le long terme dont j’ai parlé auparavant. Le propos de ce texte n’est pas de mettre en lumière ou d’expliciter les liens que je viens d’évoquer plus haut. Il conviendra à chacun de le faire selon sa volonté et son propre regard. Pour ma part, il me semble avoir déjà, ici, suffisamment commenté !”

– Pierre Charpin, 2020

Du 20 mai au 31 juillet 2020
Mardi à Samedi de 11h à 19h

Galerie Kreo
www.galeriekreo.com
31, Rue Dauphine 75006 Paris

Images : Permission de Pierre Antoine et Alexandra de Cossette.





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