La Villa E-1027, manifeste de modernité

Son audace, ses lignes nettes, ses couleurs franches… Difficile d’imaginer que la Villa E-1027, conçue par la designeuse Eileen Gray et l’architecte Jean Badovici, a été achevée en 1929. Près d’un siècle plus tard, cette icône de la modernité fascine toujours.

Texte Anne-Louise Sevaux / Photo Benjamin Gavaudo 

Derrière son nom énigmatique se cache un code presque secret : le E d’Eileen ; puis le 10, le 2 et le 7, pour J, B et G, respectivement dixième, deuxième et septième lettres de l’alphabet. Ainsi, les initiales des créateurs Eileen Gray et Jean Badovici s’imbriquent et coopèrent. Lorsqu’ils imaginent ensemble, en 1925, cette villa hors norme, ils choisissent Roquebrune-Cap-Martin, entre Monaco et Menton. Ce lieu de villégiature, prisé depuis la fin du xixe siècle, sera l’adresse d’exception du refuge de Jean Badovici, face à la Méditerranée.

Achevée en 1929, cette villa en béton s’inscrit dans les principes de l’architecture moderne : pilotis, toit-terrasse, fenêtres en bandeau, plan et façade libres. Mais la façon de la vivre au quotidien, de l’habiter est bien différente, peut-être plus simple, plus douce et plus humaine. Cette villa est pensée par Eileen Gray pour « un homme aimant le travail, le sport et recevoir des amis ». Tel est le portrait qu’elle dresse de Jean Badovici.

De l’extérieur, la villa épouse le terrain en pente pour mieux s’ouvrir sur la mer, omniprésente. L’équipe de Cap Moderne, qui en assure aujourd’hui la gestion, aime la comparer à un « bateau à quai ». La métaphore marine irrigue l’ensemble du projet : bouée sur le balcon, façades ponctuées de bleu, et, de manière plus générale, sa silhouette et son organisation… Voilà qui ancre la maison dans son environnement.

À l’intérieur, tout est signé Eileen Gray. Mobilier, luminaires, objets du quotidien : la créatrice de génie imagine des pièces astucieuses, élégantes et compactes, permettant à chacun de rester « libre et indépendant », même dans un espace restreint. Pendant près de trois ans, elle conçoit des meubles innovants, apposant parfois quelques étiquettes pour mieux en préciser l’usage, comme ce « placard à oreillers » dans la chambre. Lutrin ajustable près du lit pour lire confortablement, tiroirs pivotants, armoire paravent ou ce miroir Satellite, connu pour son bras articulé portant un petit miroir rond… Rien n’est laissé au hasard, tout est pensé pour le confort et la fluidité du quotidien. Mais Gray ne s’arrête pas au mobilier fonctionnel. Elle dessine aussi tapis, sièges, objets, dont certains sont également vendus dans sa galerie parisienne. Pour cette villa, elle invente un mobilier léger et modulable, qui s’adapte partout et célèbre la liberté d’habiter.

Entre 1938 et 1939, Le Corbusier réalise, à la demande de Jean Badovici, plusieurs fresques murales dans la maison. Une dizaine d’années plus tard, il se lie d’amitié avec Thomas Rebutato, propriétaire du restaurant L’Étoile de mer, jouxtant la villa. L’architecte
y construira en 1952 son Cabanon, toujours considéré aujourd’hui comme un modèle d’optimisation. Il complètera l’ensemble avec un atelier et quelques modules pour campeurs, construits en 1957, symboles de l’habitat fonctionnel et esthétique. Aujourd’hui, ces réalisations forment un ensemble architectural riche et précieux. Le site de Cap Moderne, géré par le Centre des monuments nationaux, est ouvert aux visiteurs sur réservation. 

Exposition 1925 En héritage, à la Villa E-1027, jusqu’au 2 novembre 2025. Visite sur réservation, toutes les infos sur capmoderne. monuments-nationaux.fr

Article paru dans le numéro 184 de RD – Résidences Décoration.

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