L’univers de Pauline Leprince est un jeu de contrastes. Jeune femme de sa génération, elle garde plus que jamais les pieds sur terre sans jamais cesser de rêver. Elle plie le métal pour l’adoucir, métamorphose un intérieur en théâtre intime, joue avec les espaces et les objets pour interroger la réalité et notre place dans le monde.
SÉLECTIONNÉE LA NOUVELLE VAGUE DU FRENCH DESIGN 2025, PAR RD – RÉSIDENCES DÉCORATION
Texte Anne-Louise Sevaux
Parlez-nous de votre parcours. Comment en êtes-vous arrivée au design et à l’architecture d’intérieur ?
J’ai commencé par le théâtre et le cinéma, et j’ai eu l’immense chance d’être entourée de personnes que j’admirais profondément. L’art et la culture ont toujours fait partie de mon quotidien. Quant à l’architecture et au design, ils étaient présents dans ma vie comme une évidence en arrière-plan. À un moment, je ne me suis plus retrouvée dans le monde où j’évoluais : je n’avais plus envie d’être seulement dans l’espace comme objet, mais de créer les espaces et les objets. Créer, pour moi, ce n’est pas seulement inventer des objets ou dessiner des espaces : c’est faire vivre des émotions, offrir des expériences sensibles et tisser une continuité entre l’imaginaire
et le réel.

Y a-t-il eu un déclic, une rencontre, une formation qui a marqué vos débuts ?
Il y a eu plusieurs déclics, comme des étapes nécessaires. Le premier a été de ne plus me reconnaître dans le théâtre et le cinéma, et de refuser cette position d’« objet » offert au regard des autres. J’ai senti qu’il me fallait reprendre ma liberté, trouver un espace où créer devenait un acte de construction plutôt que d’exposition. Un second moment, plus intime, m’a conduite à reprendre des études. Au-delà du savoir, c’était aussi une manière de me donner une légitimité, d’assumer pleinement ma place dans ce champ. Et puis il y a eu une rencontre, déterminante : celle du designer Christian Haas. Sa présence, à la fois exigeante et bienveillante, a été un véritable déclencheur.
Vous avez choisi de travailler sous votre nom, que représente pour vous cette indépendance ?
Travailler sous mon nom n’a jamais été un geste d’indépendance au sens strict. C’est avant tout un hommage à mon père, que j’ai perdu, et dont je voulais perpétuer le nom. Cela donne un sens plus intime à ce chemin. Mais je n’aime pas parler de moi seule, car rien ne se fait en solitaire. Nous sommes un studio, une équipe, et c’est ensemble que nous donnons vie aux projets.
Quels sont, selon vous, le ou les projets qui ont marqué un tournant dans votre parcours ?
Ma première collection a été un tremplin important. L’appartement de Karl Lagerfeld m’a permis d’exprimer pleinement ma liberté créative. Ensuite, il y a eu l’évolution des techniques, les scénographies en cours, comme celle avec le French Design, puis des projets plus théâtraux. Chacun apporte une nouvelle dynamique et ouvre un champ inédit.
En tant que jeune designeuse et architecte, vous sentez-vous parfois écrasée par l’héritage des générations précédentes, surtout à l’heure où de nombreuses rééditions refont surface ?
J’ai une immense admiration pour tous ces grands maîtres, mais je ne cherche pas à me comparer à eux. Je n’ai pas réalisé ne serait-ce que 10 % de leur œuvre. C’était une autre époque, une autre génération, avec ses propres enjeux. Je n’y pense pas trop. Ce qui compte pour moi aujourd’hui, c’est créer, relever de nouveaux défis et, surtout, construire des projets collectifs où l’on avance ensemble.
Peut-on parler d’un « style Pauline Leprince » ? Comment le définiriez-vous ?
Je suis avant tout une grande rêveuse, avec peut-être l’envie de repousser les limites, d’explorer sans me restreindre. Mais tout cela reste très personnel : c’est une expression intime, plus qu’une recherche de style défini. On m’associe beaucoup au métal. Pour moi, cette matière a été une forme de provocation : j’aime la travailler là où on ne l’attend pas. Je peux passer des heures chez les artisans ; leur savoir-faire me nourrit et me donne une force créative immense. La matière, et son jeu d’ombres et de lumières, quelle qu’elle soit, est pour moi primordiale.

Vous signez la scénographie de l’exposition Résurgences au French Design. Comment avez-vous pensé cette mise en espace ?
J’ai conçu cette scénographie comme une pièce de théâtre vivante. Les objets y deviennent des acteurs silencieux, forts et habités. Nous avons imaginé une immersion sensorielle où la lumière, l’ombre et une bande sonore, composée spécialement, viennent faire vibrer l’espace.

En matière de design, quel est l’objet ou le meuble…
… qui vous fascine le plus ?
Celui qui m’apporte une mélancolie, une tension, un questionnement.
… que vous aimez posséder ?
Les cendriers.
… que vous aimeriez posséder ?
La chaise longue Pi, créée en 1983 par Martin Szekely.
… que vous auriez aimé créer ?
Une théière réalisée par Ilonka Karasz.
… que vous aimeriez rééditer ou réinterpréter ?
J’ai du mal à toucher à des pièces qui existent… Je trouve ça arrogant !
Les projets à venir de Pauline Leprince
- Une nouvelle collection autour de la trilogie du narcissisme.
- De nouvelles scénographies.
- L’aménagement d’un appartement privé.
Article paru dans le numéro 185 de RD – Résidences Décoration.



