Depuis dix ans à la tête de Le French Design, Jean-Paul Bath porte la voix du design et de l’architecture d’intérieur français. À travers l’association, il observe, soutient et relie créateurs, éditeurs et industriels. Il revient ici sur la mission de Le French Design, les mutations du secteur et la place de la création française dans le monde.
Texte Anne-Louise Sevaux
Quel est le rôle de Le French Design ?
C’est une association créée il y a presque cinquante ans par les ministères de l’Industrie et de la Culture, avec pour objectif de soutenir le développement du design dans le secteur de l’ameublement. Dès le départ, il y avait cette volonté de rapprocher la partie créative, représentée par les designers, et la partie industrielle, incarnée par les éditeurs, les artisans, les entreprises du secteur.

Concrètement, comment favorisez-vous ces rencontres et projets ?
Nous avons plusieurs axes de développement. Les Speed Dating permettent la rencontre entre fabricants et designers. Notre incubateur accompagne les créateurs et leurs produits.Nous organisons également des expositions dans notre galerie pour présenter les nouveautés du secteur, que nous emmenons ensuite à l’international, comme à Milan, Londres, Stockholm ou New York. Nous menons aussi un travail de prospective et réalisons des cahiers de tendances destinés à la profession. Enfin, nous remettons tous les deux ans le prix FD100, qui récompense cent projets d’architecture d’intérieur et de design faisant rayonner la création française dans le monde.
Et justement, comment est perçue la création française à l’international ?
On part avec un a priori positif. Nos écoles sont reconnues et nos savoir-faire très réputés. Même si la concurrence internationale est rude, être français reste un avantage dans ce milieu.
Le nom « French Design » est apparu en 2017. Pourquoi ce changement ?
Nous nous appelions auparavant le VIA pour Valorisation de l’innovation dans l’ameublement. On a désormais cette vocation à se tourner davantage vers l’international, et le nom Le French Design est alors beaucoup plus parlant.
C’est une association très avant-gardiste…
Oui, d’autant qu’à l’époque, le design était peu présent en France. Les industriels faisaient ce qu’on appelait « des Louis », il n’y avait rien de très innovant côté mobilier. C’était donc une initiative visionnaire, et elle reste unique aujourd’hui : il n’existe pas de structure équivalente dans le monde. Car nous sommes financés par les fabricants de meubles français, c’est l’argent du secteur qui sert au secteur.
Comment devient-on directeur de Le French Design ?
Mon parcours est plutôt atypique ! J’ai une formation d’ingénieur du bâtiment et j’ai commencé en fabriquant des plateformes de forage en mer du Nord ! J’ai ensuite travaillé dans les nouvelles technologies, puis au service communication du Centre Pompidou. Après cela, j’ai fondé une entreprise faisant le lien entre culture et industrie. J’ai toujours évolué entre création, industrie et innovation.
Le French Design est donc une parfaite synthèse de votre parcours. Depuis combien de temps le dirigez-vous ?
Depuis dix ans. Mon prédécesseur y est resté une trentaine d’années. C’est un métier passionnant : plus on y reste, plus on apprend, car notre rôle est de comprendre ce qui se passe dans le design et l’industrie, des secteurs en évolution permanente.
Justement, en dix ans, comment avez-vous vu évoluer les jeunes créateurs ?
C’est un secteur en perpétuelle mutation, et c’est l’ADN même de la création d’aller toujours vers la nouveauté. Le monde change, les créateurs s’adaptent. Aujourd’hui, on observe un essor de l’architecture d’intérieur en France, peut-être au détriment du design pur. Mais on retrouve ce goût pour les ensembliers, mêlant architecture et design et brouillant les frontières.
Historiquement, Le French Design accompagnait surtout les designers ?
Oui, les architectes d’intérieur sont arrivés plus récemment dans notre réseau. Aujourd’hui, on prône la réhabilitation plutôt que la destruction et la construction. C’est pareil dans nos intérieurs, et cela crée de nouveaux défis pour les industriels, notamment sur le marché du contract (le mobilier professionnel). L’architecture d’intérieur y joue un rôle croissant. Faire appel à un architecte pour aménager hôtels ou entreprises est devenu incontournable, ce qui n’était pas le cas il y a dix ou quinze ans.

Les jeunes créateurs que j’ai pu interviewer pour ce dossier ont, pour la plupart, débuté leur carrière pendant le Covid. Quatre ans après, que pouvez-vous dire de cette période ?
Il y a eu une vraie prise de conscience. Avant le Covid, la mondialisation était sans limite. Les fabricants avaient beaucoup délocalisé et les designers voulaient travailler pour des gros groupes asiatiques. C’est désormais terminé. Aujourd’hui, on assiste à un retour vers les marchés de proximité. De nombreux fabricants ont relocalisé en Europe, voire en France. La notion de développement durable a pris tout son sens, on cherche à recréer des environnements de proximité et à valoriser nos savoir-faire.
Des savoir-faire qui ont retrouvé un certain prestige ces dernières années…
Oui, ils sont une richesse nationale. Cela va de pair avec le retour des ensembliers, cette conception à 360°, héritée des Arts décoratifs. Les créateurs veulent aujourd’hui une décoration plus riche, plus créative. Les métiers d’art et d’artisanat reviennent sur le devant de la scène, car pour réaliser des projets de qualité, il faut travailler avec des artisans de qualité.
Certains jeunes designers expriment combien il est difficile de se faire connaître sans contact. Qu’en pensez-vous ?
Si c’était facile, nous ne serions pas là ! C’est un secteur très concurrentiel, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Il faut créer son réseau et à ce jeu, tous les coups sont permis ! Certains vont faire des expos, d’autres travailler aux côtés
des industriels… à chacun sa stratégie. Nous sommes très sollicités, et notre rôle est justement de mettre en valeur ces créateurs, notamment à travers le prix FD100.
Comment rejoindre votre réseau ?
Tous les créateurs peuvent intégrer notre plateforme une fois diplômés ou installés. Ils y créent leur espace, leur book, et peuvent entrer en contact avec des industriels.
Tous les créateurs et créatrices interviewés pour ce dossier parlent de la notion de durabilité. Est-ce nouveau ?
La prise de conscience est réelle, portée à la fois par les acheteurs et le grand public. Il est désormais courant de s’interroger sur la durabilité et l’origine des produits.
Ils disent aussi vouloir s’éloigner des tendances. Est-ce
l’essence même du design ?
J’ai tendance à dire qu’il n’y a jamais de création pure. Ce qui se forme dans la tête d’un créateur vient forcément de quelque part. C’est le résultat d’influences, de ce qu’il a vu ailleurs et réinterprété ensuite. Mais tout cela est inconscient bien sûr. Ce qui change, c’est le rapport aux tendances. Il y a vingt ans, les designers avaient besoin de cahiers de tendances pour ne rien manquer. Aujourd’hui, tout est disponible en ligne, surtout via les réseaux sociaux. La jeune génération n’a même plus besoin de chercher, elle baigne dedans. Ils sont tous sous influence mais cherchent à se démarquer, en étant dans l’air du temps, voire en avance, ou en décalage.

L’exposition du moment de Le French Design porte sur les rééditions (exposition terminée en février 2026). Un sujet qui occupe beaucoup le monde du design et des éditeurs aujourd’hui. Comment, lorsqu’on est jeunes créateurs et créatrices, trouver sa place ?
Je pense que c’est une chance pour eux. Sans passé, il n’y a pas de futur, comme disait Churchill. C’est la preuve que le design prend ses marques et devient incontournable. Nous fêtons le centenaire des Arts décoratifs. Cela fait donc cent ans qu’on fait du design, qu’on a cette façon moderne et contemporaine de dessiner des objets, et d’avoir un lien entre les fabricants et l’industrie. C’est important, cela donne de la légitimité, et permet de rappeler que le meuble design est un investissement. Pour les designers, cela signifie aussi que leur travail s’inscrit dans une continuité et une histoire. C’est parce qu’il y a un passé qu’on peut se dire qu’il y a un futur pour le design.
Article paru dans le numéro 185 de RD – Résidences Décoration.



