L’appartement parisien du directeur artistique Jean-Christophe Aumas est un bel exemple de métissage contemporain. Soit 90 mètres carrés situés près de la gare du Nord où il a mélangé dans une palette chromatique enlevée, mobilier vintage et créations personnelles, afin de redonner au lieu une nouvelle âme.

Reportage Kerstin Rose – Texte Serge Gleizes – Photos Christian Schaulin

Belle hauteur sous plafond, moulures, fenêtres hautes, parquets anciens… Nul doute, le lieu fédère tous les critères d’un bel appartement parisien. Et porte des traces d’un ancien couvent du XVIe siècle, car les transformations que son propriétaire lui a fait subir l’ont débarrassé de ses pesanteurs d’autrefois. Résultat : une succession de pièces habitées qui lui ressemblent et jouent sur la juxtaposition d’objets parfois hétéroclites, sur des parti-pris chromatiques, des meubles bas pour augmenter visuellement les volumes et sur un hommage à la nature et aux années 50.

« Il s’agissait effectivement d’exploiter la structure ancienne du lieu afin de mélanger du mobilier contemporain avec des aplats de couleurs que l’on retrouve sur un mur, sur un meuble d’appoint ou encore dans l’encadrement d’une porte, explique-t-il, et de faire que l’ensemble ait un petit côté Palm Springs des années cinquante. C’est-à-dire un espace de vie qui soit léger et ludique et véhicule davantage des émotions que des messages décoratifs. Mais j’aime bien également l’idée d’en avoir fait une sorte de laboratoire qui fasse écho à mon métier, dans la mesure où la décoration change tout le temps, comme la tonalité des murs, en fonction des époques et de mes trouvailles. Un lieu d’expérimentation pour tester de nouveaux mélanges, de nouvelles émotions. »

Autrefois très populaire, le quartier dans lequel l’appartement se situe, était connu pour son exotisme, et pour ses nombreuses familles africaines qui vivaient là. Tout ce petit monde a malheureusement aujourd’hui disparu, et l’arrondissement a vu ses nombreu­ses façades rénovées, ses boutiques et commerces se multiplier, ses immeubles devenir bobos. « J’ai eu la grande chance d’acheter cet ap­partement il y a quelques années pour un prix qui n’est plus vraiment celui d’aujourd’hui », reconnaît Jean-Christophe. « Lorsque je l’ai acquis, il était dans un état extrêmement vétuste mais il n’était pas question pour autant de le rénover en gommant son histoire. Il fallait au contraire garder ses vestiges et respecter les imperfections du passé comme son parquet qui cra­que encore sous les pas, afin d’en faire un compromis entre loft et appartement. »

Travail à l’instinct

Si les moulures et la belle hauteur sous plafond furent conservées, la plupart des cloisons furent en revanche détruites. Même sort pour le hall d’entrée qui fut également supprimé. De nouvelles pièces naquirent de ce raz-de-marée, « des pièces à l’intérieur des pièces », afin de créer des aires de vie plus intimes. Même principe pour les pièces de réception et la chambre. Pas de véritable porte non plus pour séparer les pièces, excepté pour dissimuler des étagères ou un dressing. Ici, rien de cérébral donc, de rationnel, ou systématiquement de bon goût, mais des atmosphères éclectiques et métissées qui se construisent au fil du temps, des rencontres et des voyages, et révèlent le caractère du propriétaire, sa profession également.
Diplômé des Arts appliqués de Paris, Jean-Christophe Aumas réalise des vitrines, des packagings et des événements pour des grandes marques de luxe. Il a signé en janvier dernier la direction artistique du salon du prêt-à-porter de Copenhagen, et réalise actuellement des décors et des vitrines pour Maje, Petit Bateau et de nombreux pop-up shops.
« Je travaille la plupart du temps sans véritable concept, plutôt à l’instinct et à l’instant », confirme-t-il.


C’ est d’ailleurs plus un œil d’artiste que d’architecte d’intérieur qu’il pose sur les choses, jouant ainsi sur des vibrations optiques, sur les jeux de couleurs et de graphismes, à l’image des murs bicolores ou noirs des pièces de réception, du pan de mur vert de la cuisine, ou encore des encadrements de portes peints en bleu. D’où cet ensemble d’effets visuels qui rendent le lieu plus grand, ou plus mystérieux, qu’il ne l’est. La plupart des objets, Jean-Christophe Aumas les a trouvés au hasard de ses promenades dans des free markets, des brocantes ou encore lors de ses nombreux voyages, au Japon ou aux Etats-Unis, « des pays que j’adore pour leur culture et leur urbanité, dit-il, mais j’aime également les bords de mer, les lieux vides et calmes pour le repos. » De retour chez lui, il met en scène ses trouvailles, souvent de bric et de broc, dans des scénographies personnalisées qui enferment des histoires. La nature est partout, évoquée par touches sentimentales, rarement anecdotiques. Il adore les fleurs éternisées, les animaux naturalisés, tel ce faon qui trône près de la cheminée, ou encore ce perroquet empaillé qui se reflète sur le plateau d’un buffet en miroir. Autre douce folie dans la cuisine, des fleurs en plastique posées sur le plan de travail, un monolithe de marbre qu’il a imaginé en hommage à Sol LeWitt. Et puis des partis-pris décoratifs qui laissent l’esprit vagabonder, comme les fils métalliques des suspensions de la cuisine qui font penser aux pattes d’une araignée. Sur les étagères, reposent pêle-mêle des coraux, des statues animalières ou encore des cornes d’animaux sauvages. Cette nature, traitée de manière simple et délicate, se mêle ainsi à un mobilier d’Arne Jacobsen, à des chaises de chez Knoll et de Charlotte Perriand, à un paravent sculptural d’Eileen Gray… histoire d’établir des liens entre les époques, les émotions, les rencontres.