Aussi connu pour ses fêtes que pour sa programmation artistique, ce marchand d’art fête ses 45 ans en s’offrant une galerie à New York et une rétrospective à Lille pour ses 25 ans d’activité.

Interview Virginie Seguin

Résidences Décoration : Quel est votre parcours pour aujourd’hui être à la tête de trois galeries références dans le milieu de l’art contemporain alors que vous ne venez pas du sérail ?

Emmanuel Perrotin : Fils d’employé de banque, à 17 ans, alors que j’étais au lycée autogéré de Paris, grâce à mes sorties nocturnes branchées, j’ai eu l’opportunité d’assister la galerie Charles Cartwright qui m’a ouvert les yeux sur l’art contemporain, milieu qui m’était alors inconnu. Quatre ans plus tard, j’ai fondé ma propre galerie, dans mon appartement faute de budget. Une consœur a été essentielle dans mon histoire : Marie-Hélène Montenay qui m’a beaucoup aidé. Aujourd’hui, après quatorze espaces différents, j’ai trente-sept artistes et cinquante employés répartis sur trois villes. A Paris, l’espace du 76 rue de Turenne. Au n°60 de cette même rue du Marais, j’ai inauguré pen­dant la Fiac un nouveau showroom de 700 m2 ouvert sur rendez-vous. A Hong Kong, je me suis posé en 2012 sur Connaught Road, et en septembre dernier j’ai investi outre-Atlantique quatre cents mètres carrés, au coin de Madison Avenue et de la 73e Rue, que je partage avec la galerie Dominique Levy.

Emmanuel Perrotin par Karl Lagerfeld.

Emmanuel Perrotin par Karl Lagerfeld.

Quels artistes vous ont propulsé sur le devant de la scène ?

Le Britannique Damien Hirst m’a ouvert vers un public international. En 1990, je vendais un de ses cabinets de médicaments 2000 $, il s’est par la suite revendu trois millions, sans moi hélas ! Ce sont Maurizio Cattelan et Takashi Murakami qui ont tout chan­gé à partir de 1992. C’est chez moi que Takashi a fait sa première exposition hors de l’archipel nippon. Nous avons partagé ensemble dix ans de collaboration intense sans vrai succès commercial, suivis ensuite de très belles années. Quand on pense que je vendais certaines de leurs pièces à moins de 500 $ !

Dans la première salle de l’exposition du Tripostal, les sculptures de verre coloré de Jean-Michel Othoniel entourées des peintures de Bernard Frize.

Dans la première salle de l’exposition du Tripostal, les sculptures de verre coloré de Jean-Michel Othoniel entourées des peintures de Bernard Frize.

Parlez-nous de vos choix ? comment ont-ils évolué ?

Certains professionnels déplorent mon éclectisme. Je n’ai pas de ligne précise, j’aime marcher au feeling ! J’apprécie autant le peintre Bernard Frize, avec qui je travaille depuis 2000, que Sophie Calle que j’ai séduit en la faisant suivre par un détective. Je m’entoure aussi d’artistes plus conceptuels, comme Claude Rutault. Le métier a beaucoup évolué en deux décennies. Dès les années 1990, je ne me suis plus contenté de vendre des œuvres, je les ai produites, c’était une démarche complètement nouvelle. Pour que Paola Pivi puisse réaliser la photo qui fait maintenant l’affiche de l’exposition Lille 3000, il m’a fallu l’aider à trouver 3000 faux cappuccinos et un léopard vivant ! Je n’ai pas hésité non plus à produire deux zèbres dans la neige des montagnes italiennes.

Vue de l’exposition inaugurale à New York, œuvre de Paola Pivi : « Ok, you are better than me, so what ? ».

Vue de l’exposition inaugurale à New York, œuvre de Paola Pivi :
« Ok, you are better than me, so what ? ».

De la chapelle de Wim Delvoye aux fils à plomb et aimants de Tatiana Trouvé en passant par l’œuvre in situ de Pieter Vermeersch, on a l’embarras du choix en 77 artistes de 20 nationalités présentés sur les trois étages du Tripostal à Lille. C’est la première fois que vous bénéficiez de 6000 m2 d’exposition ?

Oui, c’est immense. L’invitation qui m’a été faite est un bel hommage au métier de galeriste. On a souvent opposé le système institutionnel et le marché privé au lieu de nous inciter à collaborer, mais les choses s’améliorent ! Le visiteur est accueilli par une Rolls Royce, couverte de goudron et de plumes par Elmgreen et Dragset, qui ont placé à ses côtés une soubrette au corps doré. Une des salles du premier étage est consacrée à mes anciens artistes : Damien Hirst, Pierre Joseph, Eric Duyckaerts… Depuis, certains sont devenus très célèbres, comme Mariko Mori dont les coûts astronomiques de production ont manqué plusieurs fois de faire couler la galerie ! C’est aussi ça le métier de marchand d’art : prendre des risques en produisant l’œuvre d’un artiste sans être sûr de la vendre. Parfois, la pièce est énor­me à l’instar de « Nasutamanus » de Daniel Firman. Le budget pour réaliser cet éléphant grandeur nature en fibre de verre s’élève au trois quarts du prix de vente. Comme je ne l’ai pas toujours pas vendu, il me coûte de l’argent chaque jour entre le stock et l’assurance.

Les prochains artistes à bénéficier de vos cimaises ?

Après Paola Pivi, qui a inauguré mon espace à New York, c’est Kaws qui vit à Brooklyn. A la Fiac, j’ai montré un de ses personnages en bois qui atteint plus de trois mètres de haut. Début janvier, il laisse la place au Berlinois Gregor Hildebrand. Nous présenterons aussi avec la galerie Dominique Lévy, Pierre Soulages et Germaine Richier qui n’ont pas eu d’exposition à Manhattan depuis longtemps. A Hong Kong, Daniel Arsham et Kaz Oshiro jusqu’au 21 décembre puis Elmgreen & Dragset. A Paris, Ivan Argote et Bernard Frize en début d’année.

INFOS PRATIQUES

« Happy Birthday galerie Perrotin » organisée par Lille 3000.

Jusqu’au 12 janvier au Tripostal (03 28 52 30 00).

« Tapisserie rose, blanc et noir » de Guy Limone, couvre l’escalier de l’exposition au Tripostal.

« Tapisserie rose, blanc et noir » de Guy Limone, couvre l’escalier de l’exposition au Tripostal.

« Wall Erosion » de Daniel Arsham.

« Wall Erosion » de Daniel Arsham.