Doué d’un certain sens de l’humour, un amateur d’art contemporain a décidé de vivre dans deux appartements identiques du même immeuble bruxellois. L’un situé au cinquième étage, où il réside le plus souvent; l’autre, au quatrième, qu’il réserve aux jours d’été. Et ce n’est pas une blague belge ! Par Philippe Seulliet – Photos Didier Delmas

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On devrait construire la ville à la campagne, car l’air y est plus pur », écrivait Alphonse Allais. Semblant justifier cette citation pas si loufoque que ça, les hautes futaies du bois de la Cambre, véritable poumon vert de Bruxelles, surgissent au bout de la très élégante avenue Louise, face à un immeuble des années soixante. Ici vit quelqu’un qui adore rire de tout, partageant avec l’auteur de « A se tordre le goût de l’absurde », assez proche de l’humour belge. Il achète d’abord un appartement au cinquième étage, cédé par des aristocrates aux habitudes un peu surannées, c’est-à-dire logeant sur place un couple de domestiques et vivant au milieu d’un mobilier du XVIIIe siècle. « Ce n’était pas vraiment ma tasse de thé, dit le maître des lieux, mais en souvenir, j’ai gardé les moulures des murs et des portes, la plaque armoriée de la cheminée, avant d’accrocher des portraits d’ancêtres réinterprétés par le photographe finnois Jorma Puranen et des scènes d’intérieurs bourgeois par le peintre hollandais Jan Worst. J’avais toujours rêvé de posséder un château : j’y suis presque, mais dans un style ultra-moderne. » C’est là qu’il réside la plupart du temps (cf. Résidences Décoration n° 102), mais il vient également d’acquérir et d’aménager le quatrième étage de façon quasi identique, disposant à peu près du même plan et de la même surface. Lorsqu’on lui demande pourquoi, il répond : « Parce qu’ainsi je peux partir en vacances sans voyager, simplement en descendant d’un niveau par l’ascenseur. » C’est un peu étrange, surtout lorsqu’il ajoute : « J’ai d’ailleurs installé des peluches d’ours polaires dans le salon, pour avoir une impression de fraîcheur durant l’été ! »

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Ancien industriel spécialisé dans les produits ménagers et cosmétiques pour la grande distribution, auparavant à la tête d’une usine de plus de mille trois cents personnes à Ypres, en Flandre occidentale, Roland Dewulf a de toute façon les moyens de n’en faire qu’à sa tête et selon sa fantaisie. Revenu de tout, il a vendu la villa-blockhaus de mille six cents mètres carrés qu’il possédait dans les dunes de la mer du Nord et son pied-à-terre de l’avenue Montaigne, là où habitait la grande Marlène Dietrich, face au Plaza Athénée, au cœur du fameux triangle d’or parisien. Désormais retiré dans la capitale de son pays natal, il a supervisé lui-même ce dernier chantier, où domine le blanc, à l’image de ses précédents domiciles. « C’est pur, jeune et hygiénique, et ce qu’on y voit, objets ou êtres humains, en ressort beaucoup mieux », explique ce spécialiste de la propreté, pour lequel l’aspect simple et pra-tique des choses importe beaucoup. Au plafond, les suspensions sont de type industriel, et dans les angles, de discrètes caméras lui permettent, où qu’il soit, de voir ce qui se passe chez lui. Le sol, en lattes de chêne blanchi, est facilement lavable. Bien entendu, les tapis, nids à poussière, sont proscrits. Les baies vitrées sont insonorisées et autonettoyantes. Les trois chambres disposent chacune de vastes dressing-rooms et de salles de bains carrelées. Des caddies rouges et des chariots en acier inoxydable permettent de transporter facilement les ustensiles de ménage, la vaisselle ou les plats provenant de l’office ou de la cuisine. Cette dernière, très fonctionnelle, avec ses plans de travail en Corian et ses trois réfrigérateurs de restaurant, donne sur une immense pièce de réception ouverte, divisée en vestibule orné d’un piano, en salon et en salle à manger, où se pressent les convives , grâce à deux longues tables rectangulaires et une table ronde plus petite.

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Extraverti et généreux, Roland Dewulf est en effet un épicurien qui aime recevoir, après avoir mis le champagne au frais et mijoté lui-même sespropres recettes. Comme à l’étage supérieur, l’aménagement des volumes a été mené à bien par l’entreprise belge Top Mouton qui, depuis plus de trente ans, jusqu’à sa récente fermeture, réalisait des installations sur mesure à la perfection. Au mobilier signé par ce fabricants’ ajoute celui de Le Corbusier, de Warren Platner, de Philippe Starck. Le reste a été choisi sur des coups de cœur par ce collectionneur pas comme les autres qui, habitué des foires internationales, possède dans ses gènes l’amour de l’art de son temps, et aussi des plaisirs terrestres, une tradition constante au pays de Brueghel et de Rubens, doublée parfois d’une légère angoisse surréaliste, celle de James Ensor et de René Magritte.

COMME UNE VILLE À LA CAMPAGNE, BRUXELLES S’OUVRE SUR D’IMMENSES ESPACES VERTS (photo 2)

Entre un tableau vert de la Japonaise Yayoi Kusama et un des nombreux téléviseurs de la maison, le balcon s’ouvre sur le bois de laCambre. Des suspensions Glashütte Limburg surmontent la table Top Mouton, entourée de tabourets « Hudson » de Starck (Emeco).

Une autre vue du salon, avec des fauteuils en cuir blanc « LC3 » de Le Corbusier (Cassina), des tabourets de Warren Platner (1966, Knoll International), un tableau de Frank Stella et un miroir concave d’Anish Kapoor. Suspensions « La Boule » de Glashütte Limburg.

Dans le vestibule, « Audience 2 » de Thomas Struth (galerie de l’Académie à Florence, 2004), trois affiches lacérées de Jacques Villeglé, œuvre d’Anne-Karin Furunes (série Portraits of Pictures, 2009) et piano numérique Roland. Ci-dessous, près d’un chariot de supermarché, photo de Candida Höfer (musée Capodimonte, Naples, 2009).

En reflet dans le miroir d’une penderie, la chambre du maître de maison : tableau de l’artiste belge Hans Op DeBeeck (Room, 2007), lit TopMouton, draps et housses d’oreiller Descamps, ventilateur sans pales Dyson. Dans la salle de bains, toute carrelée de blanc, une glace pivotante réfléchit leslavabos de style ancien.

En compagnie d’une amie et de son chien japonais Shiba Inu, Roland Dewulfa adopté le chapeau melon souvent peint par Magritte, dont l’humour surréaliste lui convient assez bien. Vu de haut, le miroir d’Anish Kapoorse confond avec les suspensions sphériques.