Chiner branché aux puces de Saint Ouen

Devenu le spot à la mode, avec l’arrivée de nouvelles enseignes dans le vent, le plus grand marché aux puces du monde est un véritable vivier d’idées créatives. Plus qu’un simple lieu de promenade, les sept hectares situés à la périphérie de paris offrent une accumulation de madeleines de proust à savourer sans modération. Suivez le guide, entre mobilier vintage et spots bucoliques. Par Virginie Seguin

Qui aurait parié sur le devenir trendy des Puces de Saint-Ouen ? Nées officiellement en 1920 sous l’impulsion de Romain Vernaison pour fédérer les chiffonniers chassés du centre de Paris depuis 1885, elles sont aujourd’hui un véritable vivier d’idées créatives qui fédèrent des curieux de tous horizons et de nouvelles enseignes dans le vent. D’un petit marché réunissant « des objets recyclés », le marché Vernaison, toujours présent avec plus de trois cents stands sur neuf mille mètres carrés, s’est enrichi au fil des décennies de quatorze autres marchés avec chacun leur spécificité.

 

Certains sont dédiés aux vêtements, des fripes aux surplus militaires en passant par le sportswear de mar – que, d’autres, comme L’Entrepôt, proposent des marchandises « hors normes » tels que des escaliers monumentaux, des kiosques pour jardin ou des grilles de châteaux. Petits espaces couverts abritant à peine une vingtaine d’antiquaires (marché Cambo, marché Antica) ou marchés plus conséquents fréquentés par des stars (Lenny Kravitz, Laetitia Casta, Arielle Dombasle…), il faut se promener sans but la première fois qu’on s’immerge dans cette énorme caverne d’Ali Baba, se laisser porter par les époques.

Ici, le curieux côtoie aussi bien le XVIIIe siècle, les Arts déco, que le post 40, de charmants livres de collection à cinq euros, des coiffes de samouraï époque Edo, une paire de gants corsaire Hermès non rééditée, ou encore une montre Jaeger Lecoultre 1930 ou le Leica III. Et pourtant, malgré un perpétuel renouvellement de pièces rarissimes, les Puces de Saint-Ouen ont connu un passage à vide au début des années 2000. La renaissance Fortes de leur succès auprès des Américains qui achetaient sans compter de vénérables antiquités, que certains décorateurs n’hésitaient pas à relooker pour les rendre plus fonctionnelles (!), les Puces de Saint-Ouen sont restées dans l’esprit broc sans jamais se soucier de « coller à l’évolution du public ».

Baisse du dollar oblige, crise économique et peut-être aussi concurrence de eBay et des vide-greniers dans toutes les campagnes françaises, ce lieu chargé d’Histoire a commencé à voir ses allées légendaires de moins en moins fréquentées. Pour y remédier, rien de tel qu’une bonne communication autour d’événementiels thématiques. Parallèlement au « Mondial des Puces », qui fêtait sa dixième édition en 2013, les marchés Paul Bert et Serpette ont décidé de profiter à leur manière de l’engouement des Français pour la décoration de leur intérieur. En 2009, ils demandent à Jacques Garcia de mettre en scène, sur un stand du salon Maison & Objet, ce qu’il a chiné parmi leurs trois cent cinquante marchands. L’année suivante, carte blanche est donnée à Chantal Thomass pour faire de même, cette fois in situ.

« ICI, ON S’OFFRE UNE VÉRITABLE CHASSE AUX TRÉSORS DANS UN CADRE DÉPAYSANT RICHE DE MARCHANDISES DE QUALITÉ, QUI PLUS EST SANS CESSE RENOUVELÉES. »

La façade de L’Eclaireur envahie par la végétation.

La façade de L’Eclaireur envahie par la végétation.

Un Objet non Volant bien Identifié

On se souvient de la « Carte Noire à l’architecte Odile Decq » organisée en septembre dernier pendant la Design Week de Paris, suivie actuellement par une scénographie de chambre d’hôtel orchestrée par Bambi Sloan. La décoratrice à l’origine de l’hôtel parisien Saint-James ou encore du restaurant Derrière dans le Marais est ici com – me un poisson dans l’eau (à voir jusqu’au 17 mars, Galerie des Puces, marché Serpette, allée 6, stand 2).

Parmi les autres décorateurs fidèles aux Puces, dont Brigitte Saby qui possède un stand (n°16) à Serpette, le très médiatique Philippe Starck a maintenant pignon sur rue au marché Paul Bert avec le restaurant Ma Cocotte. Comme dans les hôtels qu’il a aménagés de New York à Londres en passant par Paris, Starck a mélangé le mobilier qu’il dessine à des objets chinés, qui n’ont parfois pas peur du kitsch. De quoi rassurer certains audacieux prêts à s’enflammer pour une barbotine ou une lampe moule coquillage Vallauris.

Si vous souhaitez étoffer votre cabinet de curiosités, rendez-vous chez Pierre Bazalgues, le roi des trouvailles insolites (Paul Bert, stand 211, 06 13 26 53 30). Un peu plus loin (stand 127), arrêtez-vous chez Marie-Laure Queysanne qui a gardé de ses années à travailler dans le spectacle un indéniable goût pour l’original (06 89 86 82 89). « Objets, sculptures ou mobilier, plus c’est étrange et plus j’aime », précise cette marchande qui n’a pas hésité à démolir son plafond pour atteindre les sept mètres de hauteur nécessaires pour assouvir sa prédilection pour les grands formats. C’est chez elle que vous trouverez les murs lumineux en résine de François Chapuis.

Pour éclairer votre lanterne, passage obligé chez Alexandre Goult, spécialiste du luminaire des années 50 à 70. On y retrouve de grands designers comme Gino Sarfatti, Pierre Guariche, Robert Mathieu, Boris Lacroix (stand 93, 06 76 67 21 66). A marier avec du mobilier repéré chez Julia et Horacio Portuondo, grands amateurs des années 70/80 (stand 23/14-15, 06 33 88 78 93), à l’instar d’Alexandre Guillemain dont le stand (n°87, 06 71 23 14 79) n’a rien à envier à sa galerie éponyme de la rue Mazarine où sont réunis de grands noms comme Charlotte Perriand, Carlo Mollino ou encore Hans Wegner.

Impossible de citer ici tous les coups de coeur de la rédaction au sein du marché Paul Bert Serpette. Un tour sur le site www.paulbert-serpette.com vous permettra de préparer votre visite au royaume du design. On y retrouve les coordonnées de Laetitia Manfredi, Dominique Ilous, Jean-Charles Ribes, Hugo Greiner, Karine Szanto, Julien et Elodie Regnier (www.maisonjaunedesign.com) et de tant d’autres passionnés.

Autre marché incontournable, Dauphine, le plus jeune né en 1991. Connu pour son « Carré des libraires », où une vingtaine de spécialistes proposent des livres anciens, il s’est lui aussi offert une cure de jouvence, autour d’enseignes reconnues comme Falbalas (vêtements vintage) ou Sophie Gallardo qui métamorphose des meubles en les habillant de marqueterie de bouleau. « On ne s’est pas contenté d’une nouvelle signalétique et d’un ravalement de façade, précise sa directrice Edith Lory. On a créé un véritable événement avec l’installation sous notre grande verrière de la maison Futuro. » Oui, le fameux exemplaire qui a séjourné une dizaine d’années sur le parvis de La Défense au pied du CNIT, étonnant Resto’Bulle en fibre de verre qui a accueilli dès 1971 les « costards-cravates » à l’heure du déj. Créée par l’architecte Matti Suuronen en 1968, cette maison transportable en fibre de verre a posé ses huit mètres de diamètre au marché Dauphine. Les hublots, les sofas-lits intégrés dans la coque en forme de soucoupe volante, l’intégralité des soixante mètres carrés habitables est un hymne au plastique. Restaurée par son actuel propriétaire, Ben, l’un des fondateurs de XXO, vaste entrepôt de mobilier vintage à Romainville, et de la Velvet Galerie rue Guénégaud, la maison Futuro abrite une rétrospective autour du designer danois Verner Panton. Certaines de ses pièces sont à vendre sur le stand 67 où Ben propose du Luigi Colani, Quasar Khanh et autres icônes de la culture pop. Les plus modérés regarderont du côté du mobilier industriel, aussi prisé que le mobilier en bois fifties ou les couleurs pop des années 70.

Chez Patrick Simon (stand 69, 06 74 61 21 90), le mobilier industriel se veut exceptionnel, original et costaud. Edith Lory recommande également, outre le nouveau bistrot gourmand Les Gastropodes « où tout est fait maison même le pain », Prestige de Perse, spécialisé dans les textiles et tapis anciens, et Romain Réa, expert horloger (www.romainrea.com et 01 42 61 43 44). Comme beaucoup de marchands établis dans le quartier de Saint-Germain, où il a une boutique rue du Bac, il a commencé aux Puces. Il a rouvert son échoppe l’été dernier, remarque la directrice du marché Dauphine.

Depuis une année, on assiste au retour des anciens, phénomène consécutif à la dynamique engendrée par des adresses à la mode comme L’Eclaireur ou le restaurant Ma Cocotte. Les décorateurs du monde entier passent par ici, on a une vraie visibilité. Les Puces franchissent d’ailleurs une nouvelle étape avec l’arrivée de jeunes galeristes d’art contemporain comme GZ, qui présente, rue de Miromesnil, Philippe Pasqua ou JR, ou celle d’Arnaud Deschin, installé à Marseille, qui s’est associé avec Romain Tichit, fondateur du Yia, pour inaugurer en janvier dernier (stand 124) la galerie Gad/Yia.

Du côté des nouveaux venus

Pour le fun, passage obligé chez Vintagez-vous (06 13 68 13 92) spécialisé dans les années 50 à 70. Installée au 26 rue Paul-Bert, Marjorie Deprez marche au coup de coeur accessible à toutes les bourses. On peut par exemple s’offrir une lampe typique des années 70 pour 40 €, des boîtes de condiments rétro pour 5 € et une chaise pour une centaine d’euros. Autre adresse qui a fait le buzz lors de son ouverture en 2011, au n°3 de la même rue, le con cept-store Quintessence Playground. Dans l’ancien marché aux Rosiers, Ludovic Messager propose sur deux plateaux de trois cents mètres carrés des ambiances uniques autour d’objets décalés. Entre le papier peint façon herbier de Vincent Darré, des chaises Tolix dans leur jus, ou encore un Chesterfield relooké à la sauce maison, étonnements garantis.

Quelques mètres plus loin, au 77 rue des Rosiers, ne manquez pas le Village Vintage inauguré en juin dernier. Dédié aux marques de mode, d’accessoires et de design pour proposer à la vente les produits emblématiques qui ont marqué leur histoire, ce concept né sous l’impulsion de Hervé Giaoui, le nouveau propriétaire de la fameuse enseigne Habitat, est d’envergure. Les 25.000 mètres carrés ne sont pas encore complètement occupés, mais entre la cour, une petite maison et un atelier caché sous le lierre, l’ambiance bobo est au rendez-vous. Le showroom Habitat 1964, un vaste entrepôt volontairement laissé à l’état brut, abrite sur quatre cents mètres carrés les meubles et accessoi – res des années 70, 80 et 90 qui ont fait le succès de l’enseigne créée par Sir Terence Conran.

« Le travail de collecte chez les particuliers n’a pas toujours été facile. Il a parfois fallu faire preuve de beaucoup de persuasion pour convaincre certains clients ou anciens collaborateurs de nous céder leurs meubles ou leurs objets. Ils y étaient très attachés. Cela témoigne de la force de la marque Habitat et de la pertinence de ce projet », déclare le directeur de la marque, Rémy Poirson en charge de la mise en oeuvre du projet Habitat 1964. Réfléchissez, vous avez certainement chez vous une création Habitat ! Fauteuil régisseur, lampe de bureau articulée à fixer avec un étau ou table roulante, sachez que tout le monde peut proposer à la vente ses Habitat Vintage, sur place, ou via le site Internet www.habitat1964.com.

C’est aussi l’occasion de se procurer quelques pièces iconiques comme la balancelle en macramé imaginée par Carla Bruni, un bureau signé Jean Nouvel, un canapé de Pierre Paulin, une table basse des Daft Punk ou tout simplement le chausse-pied dessiné par Manolo Blahnik. Dans l’ancien atelier qui jouxte cet entrepôt aux pièces emblématiques, Martine et Armand Hadida, fondateurs des sept concept-stores L’Eclaireur, ont réuni leurs archives : une sélection de vêtements, d’accessoires, et du mobilier en série limitée ou exemplaire unique (www.leclaireur.com).

Les vêtements d’Oscar de la Renta, Balenciaga, Céline, Marni, Dries Van Noten, Ann Demeulemeester ou Martin Margiela côtoient actuellement du mobilier signé Vincenzo de Cotiis et des pièces de l’architecte, sculpteur et designer François Thevenin. Chez Mademoiselle Steinitz, la sélection se veut plus éclectique (01 49 45 65 51). On sent que Sarah, la soeur de Benjamin Steinitz célèbre antiquaire parisien de père en fils, a grandi dans l’amour de la belle ouvrage. Avec sa nièce Eva, elle mélange ici art contemporain, prototypes ou modèles de défilés de grands couturiers et objets insolites.

Plus centré sur les grands noms du design des années 1950 aux années 1970 (Jean Prouvé, Charlotte Perriand, Serge Mouille…), Ayann Goses, fondateur de la galerie Gam, a quitté le marché Biron pour s’installer lui aussi dans cette cour, décidément à la pointe des tendances (06 09 60 16 01).

Avant de quitter le Village Vintage, ouvert uniquement le week-end, posez-vous au café Kluger, connu pour ses tartes et brunches (01 53 01 53 53). La règle d’or de tout bon chineur est de sortir des sentiers battus. Rassasiés, vous serez prêts à vous perdre dans les rues adjacentes. Pour qui a l’oeil, il y a de vraies affaires à faire. Les meubles ne sont pas signés, ni certifiés, mais ils ne manquent assurément pas de cachet. Comme pour s’habiller, un home sweet home réussi mixe à l’envi grands noms et talents ignorés. Pour créer votre propre touche ! Les mille sept cents marchands dont mille quatre cents antiquaires sont ouverts uniquement samedi, dimanche et lundi. Pour plus de renseignements, n’hésitez pas à surfer sur: www.marcheauxpuces-saintouen.com.

« CLASSÉ « ZONE DE PROTECTION DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL URBAIN ET PAYSAGER », LE MARCHÉ AUX PUCES DE PARIS EST LE QUATRIÈME SITE TOURISTIQUE DE FRANCE. AVEC LA VENUE DE NOMBREUX NOUVEAUX MARCHANDS, IL S’EUROPÉANISE. »